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Jusqu’où ira la Champagne ?

La Champagne est décidément un vignoble à part dans l’univers du vin. Seule région viticole à pouvoir assembler des vins de différentes années et de différentes couleurs, elle cherche aujourd’hui à agrandir son aire de production afin de conforter sa place sur le marché des vins effervescents.

 

LES DEUX PETITES RIVIÈRES, la Germaine et la Livre, coulent des jours tranquilles lorsqu’elles se rejoignent non loin de la place de la mairie de Fontaine-sur-Ay, en Champagne. Jusqu’à quand ? Située entre Avenay-Val-d’Or et Louvois, proche des villages réputés d’Ay, d’Ambonnais ou de Bouzy réputés pour leurs vignes classées en Grand Cru, cette petite enclave de près de 339 habitants en 2010, connue pour son calme, se retrouve au centre de toutes les discussions quand on parle de révision de l’aire d’appellation Champagne. Hubert de Billy, le président de la maison de Champagne Pol Roger, est convaincu « que les terroirs de cette commune seront rapidement répertoriés parmi les crus. La vigne y a sa place. Ce n’est qu’une question de temps et de patience ».

« EN CHAMPAGNE, LA DÉLIMITATION ACTUELLE date de 1927. Une révision est en cours depuis 2003. L’Institut national de l’origine et de la qualité [ou Inao, sigle de son ancien nom Institut national des appellations d’origine] est en charge du dossier, explique Thibault Le Mailloux, directeur de la communication au sein du Comité interprofessionnel du vin de Champagne (CIVC). Le premier critère est historique. Il faut qu’il y ait un encépagement prouvé sur la parcelle qui serait susceptible d’être plantée en chardonnay, pinot noir ou pinot meunier, les trois cépages phares de la Champagne. Puis vient un critère technique faisant intervenir la météorologie et la morphologie. Le terroir devra être situé sur des coteaux avec un sol crayeux. » L’idée de cette révision tant attendue par les professionnels mais également tant redoutée est de faire entrer des parcelles qui ont été en appellation d’origine contrôlée ou auraient pu l’être. « De ce fait, si nous établissons de nouvelles aires, d’autres pourraient en sortir également car ne répondant pas à ces critères de qualité. Deux communes seraient concernées », continue le directeur du CIVC. Impossible de connaître le nom des villages sur la sellette. La révolution ne serait pas loin. « Le prix du foncier pourrait alors s’envoler et être multiplié par 300 pour les nouveaux entrants et diviser par autant pour les sortants », murmure-t-on entre les vignes. On imagine sans peine l’effervescence dans les chaumières. Et ce bouillonnement ne serait pas le fruit de la double fermentation, propre à la méthode traditionnelle pour produire le champagne ! Certains, sous couvert d’anonymat, pensent déjà qu’il serait peut-être opportun de déplacer le cimetière si ce dernier venait à être placé sur des terres propices : une légende rurale en plein mouvement, preuve que les imaginations s’emballent. Les bouchons pourraient alors éclater sous l’effet de la pression…

À L’HEURE ACTUELLE, l’économie de la Champagne se porte plutôt bien. Elle produit environ 10 % des vins effervescents dans le monde. Une part de marché relativement faible qui pourrait, à terme, menacer le vin le plus connu au monde. Dans les autres pays, on produit en effet sans se soucier des tracas administratifs. Les bulles se vendent bien. En Espagne, le cava ; en Italie, le prosecco ; en Angleterre et en Australie, le sparkling wine… Avant la révolution du phylloxéra (une maladie qui a décimé tout le vignoble français à la fin du XIXe siècle), l’aire de la région champenoise était d’environ 90 000 hectares. Elle se situe aujourd’hui autour de 35 000 hectares (34 292 en 2012). Elle a donc diminué de deux tiers en une centaine d’années. Dans les années 1920, produire du vin en Champagne n’était pas intéressant. On perdait de l’argent. Ce fut l’occasion de transformer le paysage agricole. Les vignes ont cédé leur place à une culture céréalière ou fruitière. Durant cette période, certaines maisons, plus visionnaires que d’autres, ont pu ainsi se constituer un vignoble. La maison Roederer, dont la cuvée Cristal est devenue iconique, a acquis une partie de son patrimoine durant cette période. « Nous possédons aujourd’hui près de 214 hectares de vignes implantés exclusivement dans les Premiers et les Grands Crus des trois régions de Champagne, la Côte des blancs, la Montagne de Reims, la Vallée de la Marne, indique Frédéric Rouzaud, le président de la maison. Cela couvre environ les deux tiers de nos besoins. » Un exemple atypique puisque, selon Hadrien Mouflard, le jeune directeur général d’Ayala, « la terre appartient à 90 % aux vignerons et seul 10 % sont détenues par les maisons qui réalisent pourtant la majorité du chiffre d’affaires de la Champagne ».

LA CHAMPAGNE EST SANS DOUTE L’APPELLATION la plus connue au monde mais également l’une des plus morcelée. L’exploitation moyenne ne dépasse pas les 2 hectares. Afin d’alimenter les nombreux consommateurs français et étrangers, les marques passent donc des contrats avec ces propriétaires. Laurent-Perrier possède environ 100 hectares de vignes, mais a conclu des accords avec des viticulteurs sur 800 hectares. Ces derniers apportent leurs raisins contre rémunération aux grandes marques, qui ensuite vinifient, élèvent parfois jusqu’à dix ans les vins en cave puis commercialisent les flacons. La région historique (Montagne de Reims, Côte des blancs et Vallée de la Marne) ne suffit plus depuis bien longtemps à alimenter un marché en demande constante. Didier Mariotti, le chef de cave de Mumm, en convient : « Nous nous approvisionnons sur plus de quatre-vingts crus différents à travers toute la champagne. Je ne vais pas tous les citer, mais nous sommes sur le coeur historique par notre vignoble mais également dans l’Aube, sur des villages comme Montgueux, Les Riceys… J’ai, à ma disposition, une palette pour composer mes vins. C’est une chance. » Des vins aux caractéristiques différentes, puisque « la Champagne est capable de proposer un champagne brut non millésimé, un rosé, un millésimé, et un champagne de prestige. Plusieurs sociétés commercialisent également blanc de blancs (100 % chardonnay), blanc de noirs (100 % pinot noir), zéro dosage, champagne dégorgé tardivement, doux, etc. », explique Richard Juhlin, expert et conférencier sur le champagne et auteur du livre Un parfum de Champagne qui vient de paraître aux éditions Féret.

L’AUBE, AUTREFOIS IGNORÉE, est depuis une quinzaine d’années, de plus en plus regardée par les maisons. Le foncier est beaucoup moins onéreux et la qualité est là désormais. De bons domaines y sont installés – Drappier, Moutard Père & Fils, Devaux, Fleury, Serge Mathieu… Des jeunes, à l’image de Cédric Bouchard, se font connaître des amateurs. Sa cuvée Roses de Jeanne est un voyage. Ces vignerons ont donné un éclairage nouveau sur ces terres à tort décriées. On y trouve notamment des très bons pinots noirs. Cécile Bonnefond, la présidente des Champagnes Charles et Piper Heidsieck, en convient : « Régis Camus, notre chef de cave, s’intéresse depuis quinze ans à la côte des Bars. Certains y vont maintenant et semblent la découvrir. Nous avons tout de suite reconnu la qualité des raisins produits là-bas. Ils amènent de la structure à nos vins. » « Nous sommes essentiellement dans la Marne, Premiers Crus et Grands Crus, mais il y a de très belles choses dans l’Aube », affirme Christophe Hirondel, consultant pour la maison Deutz.

AU FINAL, CETTE EXTENSION SEMBLE LOGIQUE : de par sa genèse, le champagne est un vin d’assemblage. Il est le résultat d’une alchimie savante faisant appel à tous les terroirs et à toutes les années. « Grand Siècle, notre cuvée haut de gamme, a été conçue ainsi. Elle est l’association de trois grands millésimes produits seulement avec des années exceptionnelles », explique Alexandra de Nonancourt, dirigeante, avec sa soeur, de la maison Laurent-Perrier. Cette appellation a surtout réussi à devenir une marque avec un imaginaire très fort. Symbole de la fête, du savoir-vivre à la française, de l’élégance, elle est de tous les instants de vie. Et déjà, en 1961, Madame Jacques Bollinger ne déclarait-elle pas avec malice, à propos du champagne : « Je le bois lorsque je suis joyeuse et lorsque je suis triste. Parfois, je le prends quand je suis seule. Je le considère comme obligatoire lorsque j’ai de la compagnie. Je joue avec quand je n’ai pas d’appétit, et j’en bois lorsque j’ai faim. Sinon, je n’y touche jamais, à moins que je n’aie soif »… On ne saurait mieux dire.

Sources les Echos 12/2013

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